Créé par des surveillants de nuit, "Sur-Veilleur" est naturellement orienté vers le travail de nuit en institution. Son but est avant tout de communiquer des informations légales parfois difficiles à obtenir, de confronter des pratiques et de donner un espace de discussion afin d’éviter l’isolement que certains de nos collègues peuvent ressentir. Il laisse cependant une large part aux sujets plus légers, et se veut un lieu convivial pour des gens qui de part leurs professions ont des points en communs.

J'ai allumé la petite lampe jaune, posée sur un coin de bureau. Elle annonce, dans mon imaginaire, le passage vers la nuit et d'un côté les "ténèbres" du dehors et de l'autre le fragile halo de lumière d'une maison chargée d'Histoires.
J'y ai mis tout exprès un pluriel majuscule à -Histoires- en tranches de vie de ces mômes échoués là par les rigueurs de la vie, les contraintes à pas de chance...Et c'est à nous, les bricolos de l'éducatif de prendre dans la tronche toutes leurs colères, haine, dégoût, violence...que sais-je encore. Voyez, tous ces mots denses ou leurs interprétations qui expriment l'injustice, la peur, la solitude...
Faut faire avec, disait l'apprenti sorcier jusqu'aux coudes empêtré dans sa pâte à modeler et essayant de construire ce qui devrait logiquement ressembler à quelque chose. Mais il fallait souvent recommencer parce que trop fragile, ça tombe, ça casse, ça ne va pas comme on on aurait tellement voulu...et même que, parfois on a envie de faire une grosse boule et de l'envoyer rouler, pour ne plus la voir.
Merde, c'est vrai, quoi à la fin, on n'est pas du genre sur-homme. Nous aussi, on vibre en émotions à fleur de peau, des trajets sensibles qui vous hérissent le poil, des découragements à se bloquer le dos et casser la voix -sic- et même à maltraiter l'oreiller quand on rentre chez soi parfois écœuré, épuisé...
Mais bien sur, la nuit n'est pas toujours aussi noire, elle peut même parfois être drôlement brillante, par exemple quand on sent que des forteresses à priori imprenables peuvent s'ouvrir parce qu'elles ont baissé la garde ou eu juste un peu -cinq minutes- confiance.
Alors surtout, il faut les saisir ces instants là avant qu'ils ne s'échappent. D'ailleurs, si ça se trouve, on ne les reverra pas de sitôt. Mais comme chaque jour sent le neuf, qui peut prévoir?

Pour ne pas faire trop de grumeaux dans ma nuit de veille, je tamise mes pièces à vivre afin qu'elles prennent une douce pâleur propice à la relaxation. Il arrive cependant que ce qui se joue ici même ne soit pas forcément raccord avec la déco ou tout au moins avec l'idée que je m'en fait... Mais, franchement, si tout était prévisible, l'ennui peu à peu me rouillerait de l'intérieur ou alors je m'imaginerais que je suis gardien de musée et je disserterais pendant des heures avec mon ombre, pour savoir si les objets inanimés ont vraiment une âme. Ici, les trésors n'ont pas cinquante mille ans, ni même un siècle ou deux , ils sont dans leur pleine adolescence et comme pas fini de construire. Du genre caméléons, ils peuvent se transformer dans l'instant, en courant d'air par exemple ou en petit animal blessé par le vie. Il faut alors consulter ses oracles pour essayer d'y voir un peu plus clair, mais comme, souvenez-vous, on évite la pleine lumière qui éblouit et brûle les ailes, il faut parfois composer vite fait un matelas de bonnes intentions pour amortir les chocs . Avec mes chaussures à semelles de ouate, je circule librement dans des couloirs ou une petite lumière de: par ici la sortie semble me chuchoter "suivez le guide". La maison respire et je l'entends bouger, craquer, se moucher et roter à l'allumage des frigos. La maison transpire, ses peurs, ses angoisses et des rêves compliqués. Elle protège, ou en tous cas tente de le faire, des intempéries, des vagues traîtresses, des récifs déguisés... Elle a le coeur qui bat lorsque manque à l'appel un ptit oiseau écorché , déplumé...Elle sourit en sourdine et soulagée lorsque d'aventure en aventure , comme dans les films américains, se finissent bien des histoires à veiller debout. Elle porte aussi parfois les stigmates de grands débordements, quand la colère sort de son lit et qu'il faut tant bien que mal écoper plutôt que ce soit l'autre qui ramasse... Les nuits sont élastiques et yoyo, courtes et éprouvantes, longues et passionnantes... mais , tout se mélange. Et quand sonne l'heure de la sortie et que l'on cligne des yeux dans le petit matin, en respirant l'air du dehors, pendant que l'autre monde commence sa ronde infernale? on se dit en baillant qu'il est bien tard...

Comme une passerelle entre l'été finissant et l'hiver préambule, l'automne prend chaque jour un peu plus ses repères de froidure et de feuilles  colorées qui nous offrent un magnifique déclin, avant la chute finale. Quel sens du spectacle quand même! Ainsi, les ultimes représentations seraient les plus belles... j'aimerais bien vivre au crépuscule de mon histoire ce baroud d'honneur avec un gros nez rouge de clown de saison et un tour de piste malicieux et tendre pour faire rire l'enfant qui nous reste toujours à l'intérieur. L'automne est à la merci de tous les vents contraires, de toutes les suppositions sur la suite des évènements. Il joue bien son rôle d'intermédiaire dans la compréhension de la nuit qui arrive de plus en plus en avance sur l'heure. Chacun y associe ses images d'Epinal, ses peurs du raccourci ou ses désirs feutrés de bois crépitant, de soupière fumante, de bouillotte, d'édredon en plumes... L'automne nous aide à faire des remarques sur nous même, de celles que l'on se garde bien au chaud quand dans certaines situations on n'est pas toujours du genre partageur. Lorsqu'après-demain l'hiver sera là, le temps de la réflexion aura vécu et il faudra bien alors faire avec les brumes et leurs grandes cornes de basse, prendre toute la mesure des rigueurs océanes et affronter les vraies tempêtes de l'esprit en cherchant comme les goélands, les meilleurs courants.

oui et aussi de la nuit! pas forcément par envie d'ailleurs puisque je suis comme je le disais précédemment plutôt du matin et qu'en général il vaut mieux choisir entre les deuxon peut pas tout faire hein(g)? Seulement j'ai pas trop le choix parce que je bosse la nuit. Donc je choisis, pas forcément par gourmandise ou inconscience je prends les deux et plus encore les fins de soirée les débuts de nuit les pleines lunes les ciels étoilés la voûte nuageuse la pluie sans l'oreiller qui tape aux carreaux les cauchemars des petits et ceux aussi des grands mais souvent pas pareils dans leur traduction nocturne. et les matins légers l'aube au crépuscule et l'inverse aussi. le vent triste et la rosée de Loire le jour qui se pointe quand il veut et souvent pas pressé par contre des fois il se la pète dans les couleurs du tableau! et j'en suis tout chose. petite chose d'ailleurs devant tant d'époustoufle. Je suis de la famille des chouettes des phares sans la balise enfin des fois... je connais un peu du monde des noctambules de ceux qui comme moi officient en nocturne ceux qui soignent toutes sorte de plaies ceux qui soignent toutes sortes de plaintes et des fois cela se mélange. Je connais aussi la solitude professionnelle quand on parle aux murs et c'est pas de la tarte (clin d'oeil en passant) maître d'un équipage en général endormi mais pas toujours...j'en apprends pas mal sur l'introspection ce drôle d'oiseau non répertorié comme tel et qui nous visite -souvent- sans prévenir J'apprends à écouter tous les bruits du silence et leurs différences. J'apprends à humer l'ambiance, à la créer aussi dans l'éclairage avec parcimonie (qui c'est celui là, dis?) j'apprends des vies parallèles de l'autre moitié d'orange. mais... soyez sans crainte quand vous dormez je veille.